Est-ce bien utile de revenir là-dessus ?
La gauche ne peut pas reconstruire son identité politique si elle fait l’impasse sur son passé colonial. Tout cela passe par un réexamen critique de son histoire. Après, on peut me dire que je fais le jeu de la droite, mais il suffit de se reporter à nombre de mes écrits qui montrent la torture ou la répression par des gouvernements de droite, à ??La gangrène et l’oubli??, par exemple, pour constater que ce n’est pas le propos. Car il faut bien commencer à traiter le passé de la gauche pendant la guerre d’Algérie.
La réconciliation passe-t-elle aussi par la réappropriation de la mémoire et de l’histoire par les Fran?ais issus de l’immigration algérienne ?
Attention à ne pas confondre deux notions. Il y a, d’abord, l’Histoire, qui suppose un travail pédagogique, littéraire, scolaire, et une recherche sur archives. Cela peut concerner par exemple toute l’histoire, de la Seconde Guerre mondiale jusqu’à l’histoire récente. C’est la tache de l’historien, et du politique que de l’entretenir. Si l’histoire n’est pas enseignée elle se perd. La mémoire, c’est autre chose. Elle relève du vécu, des bribes d’histoires qui circulent, des itinéraires personnels ou de la tradition familiale.
Mais cette parole commence à émerger. Le film ? Hors-la-loi ?, réalisé par Rachid Bouchareb, en est un exemple.
C’est un sujet très intéressant car il révèle les préjugés très puissants d’une certaine fraction de la population? fran?aise à l’égard des Algériens. Ce qui pose problème, c’est la fa?on de faire le film. Il y a des erreurs historiques. On peut, certes, dire que c’est une fiction, mais une fiction ancrée dans une réalité historique, ce n’est plus tout à fait une fiction. Les Fran?ais faisant sauter le bidonville de Nanterre en 1961, l’ouvrier à l’usine Renault prenant la parole, rapporté aux conditions de clandestinité des Algériens en France… On est loin de la réalité vécue à l’époque par les immigrés. ? Hors la loi ? dévoile à la fois les préjugés de certains Fran?ais, résultants de l’époque coloniale, et la méconnaissance de certains Algériens sur leur propre histoire.
Un constat propre aux descendants d’Algériens nés en France ?
C’est compliqué à dire. Je suis au contact d’une ? élite ? scolarisée comme professeur d’université. Je constate l’accroissement du nombre de doctorants. Il y en avait très peu il y a quinze ans.? Aujourd’hui j’ai douze étudiants doctorants sur le Maghreb et l’Algérie. Cette ? élite ?, on la voit aussi dans les amphis. Les cours sur le Maghreb sont pleins de jeunes qui veulent se pencher sur la mémoire de leurs parents, leurs grands-parents.
Une évolution que vous ressentez aussi en tant qu’historien ?
Si je me fie à des paramètres objectifs, oui. Aujourd’hui, je suis régulièrement invité dans des conférences, par des mairies ou des mouvements associatifs. Dans la seule année 2010, j’ai cumulé une quinzaine d’invitations, en allant à Givors, Rennes, Saint-Etienne, Aubervilliers, ou Bobigny. A chaque fois, il y avait plusieurs centaines de personnes. Je suis la semaine prochaine à Vaulx-en-Velin.
Quel est le profil de ces jeunes ?
C’est une jeunesse urbaine, scolarisée, qui poursuit des études longues et entre dans la société fran?aise en voulant conna?tre cette histoire. C’est une forme de citoyenneté. Dans les quartiers, il? n’y a pas que les jeunes qui br?lent des voitures, et vivent dans la précarité. Il y a ceux inscrits dans une démarche de savoir, qui assistent à des conférences, se réapproprient cette histoire. Il y a quelque chose qui s’est passé dans ce pays.
La réconciliation entre la France et l’Algérie pourrait-elle venir? des quartiers ?
Ils sont à la fois pour la réconciliation des mémoires, mais sur la base d’une vérité de l’histoire et d’une justice rendue aux parents.
Vous êtes d’accord avec cela ?
Oui. La réconciliation ne suffit pas. Il faut aussi la justice. Sortir de la guerre des mémoires n’implique pas d’effacer les ardoises. Mais on n’en est pas là en France. Aujourd’hui, on est encore dans l’étape de la connaissance, vers la réconciliation.
Et ? la repentance ? dans tout cela ?
Je n’aime pas ce terme. Je suis plut?t sur une trajectoire de connaissance, de réconciliation, de vérité et justice. Ce travail est en soi considérable.
Le terme ? mémoire ? appelle souvent le mot ? guerre??…
Rappelons que la mémoire renvoie toujours aux traumatismes, aux blessures. Et sur cette histoire algérienne, il y a une douleur et une sensibilité qui se sont transmises.
Comment dissocier mémoire et guerre ??
Il faut commencer par rappeler que la mémoire s’articule sur des traumatismes. La mémoire historique de la guerre est donc toujours conflictuelle. Concernant la guerre d’Algérie, elle ne peut être vécue de la même manière selon que l’on soit du c?té du nationalisme fran?ais ou algérien. Or, dans la société fran?aise, on a les deux cas de figure. Pour les uns, c’est l’Algérie fran?aise avec l’histoire du grand-père pied-noir, des appelés du contingent. Pour les autres, l’Algérie porte la mémoire des exactions, de l’humiliation et du système colonial. Or, aujourd’hui, il y a deux options : ruminer dans la nostalgie de l’Algérie fran?aise pour certains, ou dans la mémoire de l’humiliation des pères de l’autre. Plut?t que de rester dans la répétition de cette mémoire traumatique, il faudrait s’orienter vers une réconciliation.
Après la loi? soulignant le ? r?le positif de la colonisation ?, votée en 2005, c’est plut?t? mal parti.
Oui et non. Sur le court terme, la guerre d’Algérie et l’indépendance algérienne, il y a une possibilité de réconciliation. A condition d’accepter que l’indépendance était inéluctable et nécessaire, de reconna?tre que l’Algérie est aujourd’hui un grand pays indépendant avec son régime, avec qui on peut avoir des désaccords, son hymne national, ses élites, ses problèmes avec sa jeunesse notamment. Mais sur le long terme, la colonisation, cela bloque. Il faut revenir à l’origine, à l’arrivée des Fran?ais en refusant l’idée sous-jacente qu’ils ont apporté ? la civilisation aux barbares ?. C’est tout le problème de ? la décolonisation des imaginaires ?, et c’est une autre paire de manches…
C’est aussi le r?le de la Fondation sur la mémoire de la guerre d’Algérie installée en octobre dernier, non ?
Oui, sauf que si cette fondation travaillait sur la réconciliation, son titre l’indiquerait. On reste sur la mémoire que l’on connait déjà. On est toujours dans ? on ne sait pas tout ?, ? on ne conna?t pas ?, on se met en mode ? amnésique ?. Mais les historiens ont déjà tout dit !
En 2008, une loi prévoyait de repousser les délais de consultation des archives de la guerre d’Algérie. Un obstacle supplémentaire pour écrire cette histoire ?
On en n’a pas forcément besoin. Quand j’ai commencé à travailler il y a 35 ans sur l’Algérie, il n’y avait pas d’archives. Je suis allé voir les acteurs de l’époque et les archives de presse, que j’ai confrontés. Les archives de l’Etat, c’est important mais pas essentiel.
Oui mais pourquoi les rendre inaccessibles ?
Franchement, beaucoup sont ouvertes, notamment celles concernant la vie quotidienne. Que ce soit à Aix-en-Provence, à Fontainebleau ou à Vincennes, elles restent peu fréquentées. Les archives de s?reté, c’est un autre problème. Il s’agit de tout ce qui touche à l’armée, aux forces de police. Mais tous les Etats verrouillent ce type de documents. Et les historiens tentent d’y accéder pour percer des secrets, c’est un débat vieux comme mon métier.
Les archives algériennes restent quand même un sujet délicat…
C’est vrai, il y a une singularité. Jusqu’en 1962, l’Algérie c’était la France, donc les documents rapatriés sont des archives de souveraineté. Maintenant que l’Algérie est indépendante, il? faut s’orienter vers une restitution pour tout ce qui touche à la vie quotidienne, l’administration, le cadastre, l’électricité… C’est une démarche de réconciliation. Mais il faut également une volonté politique, et là on n’est plus dans l’Histoire.
Y a-t-il un lien entre les émeutes de 2005 et la guerre d’Algérie.
Propos recueillis par Nadia Moula?
Fran?ois Mitterrand et la guerre d’Algérie ?, Fran?ois Malye et Benjamin Stora, édition Calmann-Lévy, 2010.
Algérie, 1954-1962 ?, Benjamin Stora avec Tramor Quemeneur, édition Les Arènes, 2010.
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